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Merci Patron ? Merci Ruffin ! par Clémentine Autain

Dans un film aussi réjouissant que vengeur, François Ruffin met en scène la violence économique des grands patrons, et piège Bernard Arnault en le laissant prendre le mauvais rôle face à ses victimes. Un grand moment de cinéma satirique et militant.

François Ruffin a réussi son pari. Endossant les habits d’un Robin des Bois du XXIe siècle, le rédacteur en chef de Fakir a permis à une famille au bord du gouffre de retrouver sa dignité et à l’oligarchie d’être démontée par sa performance documentaire. L’histoire des Klur et de leurs petits arrangements avec Bernard Arnault est devenue Merci patron !

Ce film jubilatoire, projeté dans une cinquantaine de salles de cinéma en France (1), raconte la cruauté capitaliste et le cynisme des puissants.

 I love Bernard ! 

Serge et Jocelyne Klur étaient ouvriers dans une filiale du groupe LVMH, l’usine d’ECCE fabriquant des costumes de luxe à Poix-du-Nord, près de Valenciennes. Leur grand patron, Bernard Arnault, a décidé de délocaliser cette activité en Pologne pour y trouver une main-d’œuvre moins coûteuse et dégager des marges plus confortables au profit des actionnaires.

Que des milliers d’ouvriers, en l’occurrence surtout des ouvrières, se retrouvent de ce fait au chômage n’est pas le souci de Bernard Arnault, occupé ensuite à transférer sa domiciliation fiscale en Belgique – il n’y a pas de petit bénéfice.

François Ruffin se met en tête de réconcilier les ouvriers qui ont perdu leur emploi et ce haut dirigeant, deuxième fortune française. Raccommoder la France d’en haut et la France d’en bas, François Ruffin en fait son affaire… avec humour.

Arborant un tee-shirt « I love Bernard ! », le journaliste de Fakir rencontre les victimes de la délocalisation. Leur dent est bien dure contre le patron de LVMH. Ruffin noue en particulier un lien avec la famille Klur, qui a perdu gros : le couple est au chômage depuis plusieurs années, et surendetté. Faute d’issue dans ce monde de précarité endémique, les idées les plus lugubres les hantent. Le journaliste leur propose de faire chanter Bernard Arnault. Les caméras et micros cachés donnent un résultat édifiant. Jusqu’au bout. 

La revanche des faibles 

Le réalisateur est originaire d’Amiens. François Ruffin a vingt-quatre ans quand il fonde Fakir, en 1999, un titre au départ régional et devenu national dix ans plus tard. La devise du journal, indépendant économiquement et ancré à la gauche de la gauche, plante le tempérament revendiqué de la rédaction : « Fâché avec tout le monde. Ou presque ».

Après des études au CFJ, Ruffin a publié Les petits soldats du journalisme et participé pendant sept ans à l’émission Là-bas si j’y suis sur France Inter. Il revendique un journalisme engagé et d’action. Merci patron ! est son premier documentaire.

Par solidarité pour le grand dirigeant Arnault à l’image esquintée, certains titres de presse ne s’autorisent pas à traiter du film. Europe 1 a dans un premier temps refusé l’invitation de François Ruffin par Frédéric Taddei, ce qui a créé le buzz et permis ensuite un dialogue de sourd avec Jean-Michel Apathie.

Oui, Merci patron ! dérange. Un requin de l’oligarchie piégé par une famille ouvrière aux abois alliée à un journaliste de la gauche alternative, ce n’est pas commun. Mais ce qui peut aussi dérouter dans ce film, c’est la façon dont se vengent ici les vaincus du système et la méthode journalistique qui prend appui sur leur situation de détresse.

Ainsi se mènent ici et ailleurs le combat des opprimés. À l’aide de Ruffin et de son équipe, les Klur retournent contre les puissants l’arme des faibles. Parce qu’ils n’ont rien à perdre, ils rendent possible la visibilité d’un système d’une implacable injustice.

 1) A Nantes, cinéma Le Concorde 15h et 20h45 

http://www.regards.fr/je-vois-rouge-par-clementine/article/merci-patron-merci-ruffin