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A propos de la réouverture des écoles, contribution

 

Introduction : d’improvisations en impréparation

Lors de son allocution du lundi 13 avril (1), le président de la République a pris de cours tout le monde en annonçant la réouverture des écoles. Tout le monde, à commencer par le ministre de l’éducation nationale lui-même, qui n’aurait pris connaissance de la date du 11 mai comme point de départ d’une réouverture des écoles que quelques minutes avant l’allocution présidentielle (2). Seul à l’Élysée, le président de la République décide non seulement sans concertation avec les partenaires sociaux mais sans dialogue avec ses propres équipes. « L’intendance suivra ! »

Conséquence de ces improvisations présidentielles, d’hasardeuses initiatives ministérielles. Dès son audition à l’Assemblée nationale le mardi 21 avril, le ministre Jean-Michel Blanquer prend les devants (3), présentant un improbable calendrier prévisionnel. D’après celui-ci, tous les niveaux devraient progressivement retrouver les bancs de l’école au lycée entre le 11 et le 25 mai. Ces mesures, sensées concerner 12 millions d’élèves et 1 million d’agents de l’éducation nationale passent d’autant moins qu’elles sont annoncées sans concertation avec les syndicats et les parents d’élèves, alors même que le lendemain, mercredi 22 avril, devait se tenir un CHSCT précisément destiné à dialoguer à propos de ces enjeux. Prévue depuis le précédent CHSCT du 3 avril, cette réunion avait précisément été organisée pour répondre à certaines interrogation à propos des réouvertures de classes, en particulier sur la question du dépistage des agents et des élèves (4).

Ces déclarations de Jean-Michel Blanquer ont provoqué des vagues, si bien que dès le surlendemain, le jeudi 23 avril, le président Macron annonce aux maires que la décision d’envoyer ou non les jeunes gens à l’école appartiendrait, en dernier lieu, à leurs responsables légaux (5). Les contradictions et l’improvisation gouvernementale se fait si visible suite aux annonces du président du 13 avril, en particulier sur la question scolaire, que la cacophonie fait les choux gras d’une presse qui se délecte des querelles entre Macron, Philippe et Blanquer – à moins que ces rumeurs ne visent qu’à distinguer le président de ses ministres incompétents (6).

Au-delà de ces querelles ministérielles, la question de la réouverture des établissements scolaires est complexe et mérite une réponse politique ferme et nuancée à la fois. Telle quelle, cette réouverture est indésirable et déraisonnable à court terme. Et ce, d’autant plus lorsque l’on se préoccupe d’une école émancipatrice. En voici les raisons sanitaires, sociales et politiques.

 

  1. Les raisons sanitaires

 

  1. a) Les jeunes peuvent-ils transmettre la maladie ?

Au sein du corps médical, il y a quasi-unanimité sur l’importance de garder les établissements scolaires fermés jusqu’à septembre afin d’éviter une « deuxième vague » trop violente et trop rapide. Les écoles, « c’est toujours ce qu’on rouvre en dernier », affirme ainsi le Dr. Philippe Klein, médecin français travaillant à Wuhan, dès avant le 14 avril (7). Aujourd’hui, des éditorialistes (8) avides d’une reprise économique « quoi qu’il en coûte » aux travailleurs et travailleuses, s’évertuent à minimiser les enjeux sanitaires d’une réouverture des établissements scolaires, à l’aune d’une étude menée sur trois enfants montrant que l’un d’eux, porteur du COVID19, n’aurait transmis à aucun adulte de son entourage le virus (9).

C’est un peu vite oublier que le premier Français mort en France de cette maladie était un enseignant (10). Bien plus, une enquête récente menée par l’institut Pasteur (11) à une échelle plus vaste montre que les enseignants sont très largement touchés par le virus en dehors du confinement et que « les vacances scolaires le 14 février, et le confinement de Crépy-en-Valois, le 1er mars, ont entrainé une forte baisse de la circulation du virus ». Aujourd’hui, le savoir médical, certes incomplet, fait l’hypothèse d’une contagiosité qui augmente avec l’âge (de même que le gravité des symptômes), ce qui amène la Société française de pédiatrie à se montrer favorable au retour des enfants à l’école, dans le strictes respect des mesures barrières (difficiles pourtant à faire respecter chez les enfants) mais ne se prononce pas pour les collèges et lycées (12). Collégiens et a fortiori lycéens seraient donc potentiellement presque autant contagieux que n’importe quel adulte, et plus encore du fait de la promiscuité forcée dans les établissements scolaires.

Enfin, le savoir évoluant rapidement au fur et à mesure des études, de nouvelles données laissent à penser que même les enfants sont bel et bien contagieux (13) mais bien moins testés que les adultes. Enfin, de nouveaux symptômes particulièrement graves en lien avec l’exposition au COVID 19 se développent, à la marge, chez des enfants (14).

L’état actuel des connaissances pousse donc à la prudence sur la question de la contagiosité mais aussi de la santé des jeunes gens.

 

  1. b) Des collèges en précarité sanitaire

Les établissements scolaires concentrent par définition beaucoup de jeunes et le personnel de l’éducation. Dans ces établissements scolaires, la promiscuité est forcée : partage des salles de classe, échange de matériel entre élèves, étude sur des livres scolaires, utilisation des ordinateurs des établissements, des livres des bibliothèques, mais aussi manque de toilettes et de points d’eau, services sanitaires et médecine du travail en sous-effectif. L’Observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement (voué, comme les CHSCT, à disparaître prochainement sous l’effet des coups de boutoir de ce gouvernement) (15) souligne ainsi que 95% des écoles primaires n’ont pas de personnel infirmier en présence régulière, ou encore qu’un quart d’entre elles n’ont pas de points d’eau en nombre suffisant (cette dernière notion n’étant pas définie ni comparée aux collèges sur lesquelles aucune donnée n’est publiée).

Les pays souvent cités en exemple pour leur réouverture des écoles ont en réalité procédé à un accueil très marginal et dans des conditions particulières des enfants. Au Danemark, les cours sont donnés en plein air, dans des jardins et des parcs (16). En Allemagne, cette réouverture n’a eu lieu que dans certains Lander, et principalement pour les bacheliers, en âge de respecter les mesures barrières et dispersés dans les salles laissées libres par le confinement des autres niveaux (17). Ceci limite la sollicitation du matériel sanitaire des établissements scolaires, et… relativise l’ « exemple » de ces pays où les écoles sont censés avoir rouvert !

 

  1. c) Une multiplication des mises en garde sanitaires

Plusieurs autorités sanitaires se sont alarmées des intentions du président Macron :

– L’INSERM publie, le 12 avril, la veille du discours d’Emmanuel Macron, une étude fouillée qui préconise le maintien de la fermeture des établissements scolaires  (18) ;

– Le 14 avril, dès le lendemain de l’allocution présidentielle, le Dr. Patrick Rouet, président de l’Ordre des médecins, accorde un entretien au Figaro dans lequel il s’oppose fermement à cette réouverture des écoles, affirmant même que « ce choix révèle un manque absolu de logique » (19).

– Le 16 avril, le Conseil scientifique, composé par le président de la République pour épauler d’arguments scientifiques ses décisions politiques, finalise un avis argumenté de 40 pages, transmis au gouvernement le 20 avril, publié après force demandes syndicales la nuit le 25 avril sur le site du ministère de la santé. Sans ambiguïté, le Conseil scientifique avance : « […] la (sic) Conseil  scientifique  propose  de  maintenir  les  crèches,  les  écoles,  les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre. » « Prenant acte » de la décision présidentielle d’ouvrir les établissements scolaires, le Conseil scientifique expose néanmoins ses préconisations sanitaires, intenables en la réalité à très court terme (20).

Le risque imposé aux personnels de l’Éducation nationale, aux familles des jeunes, voire aux jeunes eux-mêmes est inquiétant. Emmanuel Macron, qui motivait le maintien du premier tour des élections municipales par des préconisations savantes (21) n’hésite pas à justifier la réouverture des établissements scolaires comme un choix politique (22).

Cette situation entraine une inquiétude grandissante à la sortie des vacances chez les personnels de l’Éducation nationale et les parents d’élèves, si bien qu’un front du refus de la reprise des cours en présentiel toujours plus large se fait désormais entendre.

 

  1. Les raisons sociales

 

  1. a) La réouverture des classes : une décision motivée par souci d’égalité sociale ?

« Dans cette période, les inégalités de logement, les inégalités entre familles sont encore plus marquées. C’est pourquoi nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes », affirme le 13 avril Emmanuel Macron. Mais où est l’État lorsqu’il s’agit de soutenir les enfants des classes populaires ? Rappelons que le gouvernement Macron est celui qui a demandé en octobre 2018 un rapport à la Cour des comptes préconisant lors de son rendu en novembre 2019 (23) de déléguer la gestion des deux tiers des collèges et écoles de Réseau d’éducation prioritaire (REP) aux recteurs d’académie afin de faire des économies, ceux-ci plus « proches du terrains » devant procéder à des arbitrages (23). De manière plus générale, la suppression de postes dans l’Éducation nationale est plus dramatique encore que ce que planifiait ce gouvernement (25).

Cette motivation sociale se justifie d’autant moins que plusieurs pays qui ne connaissent pas moins de difficultés scolaires et sociales que la France ont choisi de fermer les établissements scolaires jusqu’à septembre, à l’instar de l’Irlande, la Roumanie, le Portugal, l’Italie et sans doute l’Espagne (26), ou du Japon qui, suite à la réouverture de ses établissements, les a refermés après les débuts d’une deuxième vague de contamination (27). À l’international, d’autres modalités de gestion de la jeunesse (populaire) doit donc s’organiser.

Mais à l’intérieur même du territoire national la réouverture de certaines écoles pose un problème d’égalité. L’académie de Martinique ne pourra ainsi rouvrir ses établissements qu’en septembre (28). En France métropolitaine, de nombreuses mairies ont déjà décidé de laisser ces établissements fermés (29). Enfin, l’idée selon laquelle la scolarisation en établissement se fait sur la base du volontariat est radicalement contraire à toute idée d’égalité. Enfin, l’argument de l’aide aux « décrocheurs » n’est lui non plus pas valable : il y a, en temps normal, des élèves dits décrocheurs, et si la scolarisation à distance a accentué ce phénomène et fait basculer des élèves en difficulté dans le décrochage, le confinement n’en est pas la cause première. Par ailleurs, considérer que cinq ou six semaines de cours feraient une différence du point de vue de l’égalité scolaire et de l’égalité sociale est illusoire, d’autant plus lorsque l’on sait que les configurations pour l’enseignement ne seront pas réunies lors de ces semaines. Un enseignement en petits groupes (division par deux à trois des effectifs de classe) permettant de respecter les distanciations physiques indispensables à la réduction de la contagion impliquerait en effet un « tour de rôle » parmi les élèves – à moins de recruter deux ou trois fois le nombre d’enseignant-e-s exerçant actuellement. Dans ces conditions d’alternance, les jeunes ne devraient pas revenir à l’école pour plus de quelques journées tout au plus, et souvent dans une atmosphère anxiogène propice au développement de la phobie scolaire. Dès lors, le caractère social et égalisant de l’école – souvent considéré par les enseignant-e-s comme leur première mission – n’est qu’un prétexte voire une tentative de manipulation.

 

  1. b) Les syndicats et les parents de plus en plus inquiets et fermes

Les syndicats de professeurs se sont inquiétés dès le confinement des conditions de réouverture des établissements scolaires. Le CHSCT du 3 avril était en cela équivoque, puisqu’il listait un certain nombre de conditions au retour en classe des enseignant-e-s, à commencer par la généralisation des tests PCR, l’accès à des masques, des gants, du savon et du gel hydro alcoolique, la composition de tout petits groupes, et cetera. Seuls l’UNSA et la CFDT s’abstenaient.

Depuis, plusieurs alertes intersyndicales – y compris associant la Fédération des parents d’élèves FCPE – ont communiqué l’inquiétude des professeurs pour eux-mêmes, leurs familles, les familles des élèves et les élèves eux-mêmes, affirmant par là le caractère central de la question scolaire. Face à un manque évident de concertation, les revendications se sont faites de plus en plus fermes.

– Les professeurs

Ainsi, le SNALC, généralement classé à droite, s’opposa rapidement au chiffre plafond de quinze élèves par classes évoqué par Jean-Michel Blanquer lors de son audition parlementaire du 21 avril (30). Le SNALC fut aussi rapide à appeler les professeurs à faire valoir leur droit de retrait voire à faire grève en cas de non évolution de la situation (31).

Du côté du SNES (et plus généralement de la FSU), syndicat majoritaire, le ton est un peu plus nuancé, même si les inquiétudes sont les mêmes : le 26 avril le SNES lance un « ultimatum » au ministre (32) prévenant que si les conditions sanitaires ne sont pas remplies, le syndicat « exigera que les collèges, lycées, CIO ne soient pas ouverts jusqu’en septembre et se mobilisera aux côtés des personnels pour faire valoir leurs droits individuels et collectif. » La possibilité de la grève n’est pas encore évoquée, mais celle du droit de retrait commence à l’être. La stratégie poursuivie est de continuer à affirmer qu’une réouverture peut-être possible si – et seulement si – les conditions sanitaires le permettent, dans l’attente de constater le 11 mai qu’elles ne le permettent pas. Peut-être, alors, pour mobiliser à la grève et au retrait. En réalité dans la FSU, plusieurs positions existent entre grève, retrait ou reprise, d’où ce mot d’ordre, plus consensuel, de se concentrer sur les conditions sanitaires.

Du côté de FO, une pétition a été lancée contre la réouverture des établissements scolaires avant septembre sans dépistage, ayant déjà récolté 55 000 signataires (33). FO « a déposé un préavis de grève jusqu’au 30 mai et invitera ces derniers à utiliser leur droit de retrait » (34).

SUD également a pris ses précautions en déposant un préavis de grève pour couvrir les agents jusqu’au 14 juin au minimum (35). Comme les autres syndicats, SUD éducation souligne que les garanties sanitaires ne sont pas suffisantes (masques, tests, désinfection des locaux, etc.) et ne considère pas qu’une reprise du travail est possible pour l’heure (36).

La CNT continue à déposer des préavis de grève hebdomadaires pour couvrir largement les personnels, et dénonce le manque de garantie pour les (parents d’) élèves et les personnels, et se montre très critique de la confusion ministérielle.

D’autres collectifs se montrent très fermes et incarnent la grande inquiétude des enseignants, prônant grève et droit de retrait, comme le collectif des « Stylos rouges » (37).

– La hiérarchie :

Du côté des directions d’établissements, le SNPDEN qualifie le respect des recommandations du Conseil scientifique de « mission impossible » (38) et ne veut pas que les personnels de direction d’établissement prennent la responsabilité juridique d’ouvrir les établissements dans n’importe quelles conditions. Certains chefs d’établissements envisagent de ne pas rouvrir leur établissement (39).

Le Syndicat des inspecteurs d’académie regrette également cette décision d’ouverture le 11 mai scientifiquement infondée et dangereuse, qui pose plus de questions qu’elle n’en clôt (responsabilité juridique, maladie du travail ou non, sens pédagogique d’une telle mesure, etc.) (40).

– Les parents d’élèves

Enfin, les parents d’élèves sont plus que critiques de la précipitation gouvernementale, avançant des « conditions d’accueil a minima », sans lesquelles « il ne saurait  être  question  de  reprendre  le  chemin  de  l’école » (41). Des parents ont par ailleurs lancé une pétition (« NON à la rentrée scolaire le 11 mai 2020! Pas d’école avant septembre ! ») qui a récolté près de 100 000 signatures (42). Pour finir, l’entreprise de sondage Odoxa estime que « près des deux-tiers des Français (63%) et plus des deux-tiers des parents d’élèves (67%) jugent que la reprise de l’école est une mauvaise décision » (43). Ce même sondage suggère que seuls 25% des personnes interrogées adhèrent à l’argument « social » de la réouverture des écoles. Un sondage plus récent affirme même que 76% des Français jugent le réouverture des écoles avant septembre déraisonnable (44).

 

  1. Politiquement : que faire ?

 

  1. a) Des contestations politiques existent déjà

De nombreuses voix politiques ont déjà fait connaître leurs critiques de cette idée du 11 mai. Du côté de l’opposition parlementaire de gauche, la FI a déjà fait connaître de vives critiques (45). Le NPA a aussi refusé cette date du 11 mai (46). Localement, quelques mairies, y compris de gauche et/ou dans des quartiers populaires (47), ont décidé de ne pas rouvrir les écoles (48).

Enfin, le groupe de travail « enseignement scolaire », de la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat, regroupant des sénateurs du centre et de droite (y compris LREM) a rédigé un rapport au vitriol de 17 pages extrêmement critique de la gestion des écoles par le gouvernement, et fait quelques critiques et préconisations intéressantes (49). Après avoir rappelé que « les  collectivités  locales ne peuvent être considérées comme de simples prestataires de services à la disposition  de  l’éducation  nationale », le rapport du groupe de travail insiste sur la nécessité de concertation dans la décision, soulignant l’écueil de décisions imposées d’en haut d’une part, la déresponsabilisation sur les échelons locaux d’autre part.

 

  1. b) Protéger la société et agir pour les quartiers populaires et une école émancipatrice

Évidemment, la question des quartiers populaires est centrale dans cette affaire de réouverture des écoles, et ce à plusieurs titres.

– Sur les principes :

La notion de « volontariat » de l’école suggérée par Emmanuel Macron est scandaleuse et a fait réagir, à juste titre, le défenseur des droits Jacques Toubon (50). L’école ne peut-être qu’obligatoire pour émanciper, et la présence ou non des enfants ne peut être négociable. La question de la « volonté » supposerait en effet que tout le monde soit dans les mêmes conditions pour effectuer un choix seulement guidé par la raison. Or, en dehors même des conditions d’accès à l’information, des pressions toutes matérielles vont peser sur les familles qui choisiraient de ne pas envoyer leurs enfants dans les établissements, puisqu’à partir du 1er juin, le chômage partiel devrait être retiré des responsables légaux salariés en capacité de faire « garder » leur(s) enfant(s) dans les écoles (51). Mais la stratégie du gouvernement en sortant cette notion du chapeau est claire : en cas de contamination des jeunes, la responsabilité reposera désormais sur les épaules des parents, et non de l’institution, de l’État.

– Concrètement :

Il faut appeler à une concertation d’urgence à l’échelle nationale et, dans la foulée, à l’échelle locale pour organiser le lien social nécessaire aux enfants, en particulier ceux des classes populaires qui vivent dans davantage de promiscuité et ont moins accès à la culture scolaire et aux compétences et instruments numérique depuis leur domicile. Cette concertation devrait comprendre, à l’échelle locale, les mairies, les établissements scolaires, les acteurs associatifs, centres aérés, colonies de vacances, animateurs-trices de quartier, parents d’élèves, pour évaluer concrètement les besoins et organiser les réponses localement adaptées.

Nationalement, il faut en finir avec les mots d’ordre irrationnels du ministère pour promouvoir le même genre de discussions. Les établissements scolaires ne seraient ainsi qu’un acteur – certes déterminant et primordial – parmi un tissus local adapté, dont les professionnels de l’animation de l’enfance et de la jeunesse font partie.
Certains des enjeux soulevés par la fermeture des écoles sont alimentaires : il faut associer les associations de solidarité alimentaire à ces concertations et organiser officiellement grâce aux pouvoirs nationaux et locaux, partout où c’est possible, des distributions alimentaires concertées.

Les objectifs à court terme étant moins scolaires que, au pire, économiques (libérer du temps de travail des parents salariés) et, au mieux, sociaux (répondre aux besoins psychosociaux des enfants et des familles défavorisées), la réponse ne peut être strictement scolaire. Il faut donc acter la fin de l’année scolaire, composer des bulletins basés sur les deux premiers trimestres, tout en poursuivant le lien pédagogique à distance établi les semaines précédentes jusqu’aux vacances de juillet. Parallèlement, il est urgent d’organiser à l’échelle nationale, et en appelant localement à des Assemblées générales d’établissement pour faire remonter via les représentants du personnels les avis des collègues, une concertation entre le ministère de l’Éducation nationale et les forces syndicales mais aussi les parents d’élèves et les syndicats lycéens (ainsi que le secteur de l’Enseignement supérieur et la recherche) dont l’objectif serait de préparer de manière raisonnée et anticipée les conditions de la rentrée de septembre. Pour cette échéance, il faudra investir dans l’éducation en termes de personnels, d’équipements, de fournitures sanitaires, de travaux voire de locaux.

 

Conclusion : De mauvaise foi et mensonges, un gouvernement à la dérive

L’allocution d’Édouard Philippe devant l’Assemblée nationale le 28 avril (52) a ajouté de la confusion au doute, de la colère à l’angoisse. Le flou des indications concernant la reprise scolaire suggèrent un déchargement total de la responsabilité à l’échelle locale. Les niveaux de l’école élémentaire jusqu’au 5e au collège doivent retrouver « progressivement » les bancs de l’école. On ne voit pas ce que cela a de progressif quand tous les niveaux de l’élémentaire reprennent le 12 quel que soit leur zone géographique et les 6e et 5e le 18 pour peu qu’ils ne soient pas en « zone rouge » (indicateur dont nous ignorons pour l’instant la composition précise). Localement, des indignations imposent au gouvernement de mettre un peu d’eau dans son vin et d’autoriser des fermetures d’écoles en zone rouge (53). Mais sur le fond, le plus grand mystère demeure sur la composition précise de ces indicateurs. Suite à cette allocution, le ministre de l’Éducation nationale multiplie à nouveau les prises de paroles non contrôlées, affirmant que des élèves « pourraient » à avoir à amener leur repas de midi pour le déguster à leur pupitre (54), alors même que l’argument alimentaire motivait en partie la réouverture des écoles.
Les professeurs ne savent toujours pas, concrètement, si – et, si oui, comment – ils pourront assurer la classe en présentielle et la continuité pédagogique à distance pour les élèves qui resteraient chez eux. Ils ne savent pas non plus s’ils disposeront de masques, de gants, de savon et de gel hydro alcoolique. Les classes regrouperont jusqu’à 14 ou 15 enfants, alors même que les rassemblements ne seront pas permis à des groupes de plus de dix personnes. Les niveaux de 4e et 3e sont pour l’heure écartés, sûrement pour pouvoir physiquement permettre le dédoublement des niveaux de 6e et 5e dans les salles vides des 4e et 3e. Le protocole sanitaire, élaboré par une start-up sans la moindre concertation avec les acteurs de terrain, implique ainsi une école de l’angoisse, stressante aussi bien pour les personnels que les élèves, imposant des consignes impossibles à tenir rigoureusement dans la plupart des établissements (55).

Enfin, la grande absence de tous ces discours de gestionnaires est la question pédagogique : reprendre pour quels contenus ? Encore une fois, tout reposera sur les épaules des professeurs qui, s’ils sont attachés à leur liberté pédagogique, n’en sont pas moins demandeurs d’indications nationales. Ainsi la question de la prise en compte du troisième trimestre pour les niveaux sans examen n’a pas été éclairée.

 

Vincent Bollenot, Professeur, Vaulx-en-Velin (1er mai 2020)

 

(1) https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/04/13/adresse-aux-francais-13…
(2) https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/jean-michel-blanquer-decu-par-e…
(3) http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/actualites-accueil-hub/audition-de…
(4) https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-04/s-ance-du-chsc…
(5) https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/coronavirus-confinement-ecole-11-…
(6) https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/04/23/reouverture-des-ecol…
(7) https://www.20minutes.fr/sante/2760695-20200414-coronavirus-reprise-ecol…
(8) https://www.ladepeche.fr/2020/04/18/il-y-a-un-moment-faut-y-aller-pascal…
(9) https://www.capital.fr/economie-politique/epidemie-les-enfants-ne-seraie…
L’étude en question se retrouve en ligne : https://academic.oup.com/cid/advance-article/doi/10.1093/cid/ciaa424/581…
(10) https://www.lepoint.fr/societe/coronavirus-un-premier-mort-francais-et-d…
(11) https://www.pasteur.fr/fr/espace-presse/documents-presse/covid-19-premie…
(12) https://www.sfpediatrie.com/sites/www.sfpediatrie.com/files/medias/docum…
(13) L’étude se trouve ici en ligne : https://zoonosen.charite.de/fileadmin/user_upload/microsites/m_cc05/viro… Ses conclusions sont résumées dans la presse, par exemple ici : https://www.rtbf.be/info/dossier/epidemie-de-coronavirus/detail_coronavi…
(14) https://www.liberation.fr/france/2020/04/30/l-ap-hp-confirme-un-lien-ent…
(15) https://www.liberation.fr/france/2020/04/16/25-des-ecoles-n-ont-pas-de-p… ; https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-04/t-l-charger-l-…
(16) https://usbeketrica.com/article/cours-en-plein-air-pupitres-espaces-le-d…
(17) https://www.lefigaro.fr/international/deconfinement-en-allemagne-le-reto…
(18) https://www.epicx-lab.com/uploads/9/6/9/4/9694133/inserm-covid-19_report…
(19) https://www.lefigaro.fr/sciences/l-ordre-des-medecins-s-oppose-a-une-reo…
(20) https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/avis_conseil_scientifique_20_a…
(21) https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/12/adresse-aux-francais : « Dans ce contexte, j’ai interrogé les scientifiques sur nos élections municipales, dont le premier tour se tiendra dans quelques jours. Ils considèrent que rien ne s’oppose à ce que les Français, même les plus vulnérables, se rendent aux urnes. »
(22) https://www.lavoixdunord.fr/745593/article/2020-04-26/coronavirus-la-reo…
(23) https://www.youscribe.com/BookReader/Index/3084950/?documentId=3554699
(24) https://www.liberation.fr/france/2019/11/05/education-prioritaire-un-rap…
(25) https://www.aefinfo.fr/acces-depeche/626720
(26) https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/ouverture-des-ecol…
(27) https://issues.fr/coronavirus-japon-ecoles-fermees/
(28) https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-11-mai-deconfinement-eco…
(29) https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200427.OBS28052/montpel…
(30) https://www.snalc.fr/national/article/5588/?fbclid=IwAR1swsrXi9mJ2L832We…
(31) https://snalc.fr/national/article/5601/
(32) https://www.snes.edu/Reouverture-des-etablissements-scolaires.html
(33) https://www.fo-fnecfp.fr/le-11-mai-ou-apres-pas-de-reprise-sans-depistag…
(34) https://www.force-ouvriere.fr/education-nationale-fo-veut-un-depistage-g…
(35) https://www.sudeducation.org/Preavis-de-greve-du-21-avril-au-14-juin-202…
(36) https://www.youtube.com/watch?v=Rd5FlHcl-b4
(37) https://www.facebook.com/stylosrougesofficiel/, voir aussi https://blogs.mediapart.fr/redev/blog/270420/pourquoi-nous-nous-opposons…
(38) https://www.snpden.net/preconisations-du-conseil-scientifique-covid-19-d…
(39) https://www.francebleu.fr/infos/education/nous-nous-reservons-le-droit-d…
(40) https://www.syndicat-ia.fr/wp-content/uploads/2020/04/SIA_communique-pre…
(41) https://www.fcpe.asso.fr/sites/default/files/2020-04/15-04-2020-Le%2011%…
(42) https://www.change.org/p/non-%C3%A0-la-r%C3%A9ouverture-des-%C3%A9coles-…
(43) http://www.odoxa.fr/sondage/a-cette-idee-folle-jour-de-rouvrir-lecole/
(44) https://www.huffingtonpost.fr/entry/deconfinement-75-des-francais-favora…
(45) https://www.lexpress.fr/actualite/politique/jean-luc-melenchon-n-enverra… ; https://www.youtube.com/watch?v=aDqvug8o-tE
(46) https://twitter.com/olbesancenot/status/1254027396627550209
(47) http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/coronavirus-huit-maires-de…
(48) https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200427.OBS28052/montpel…
(49) http://www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/communication/Culture/GT_e…
(50) https://www.huffingtonpost.fr/entry/le-defenseur-des-droits-desapprouve-…
(51) https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/deconfinement-le-g…
(52) https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/deconfinement-revoir-en-integral…
(53) https://www.publicsenat.fr/article/politique/deconfinement-en-zone-rouge…
(54) https://www.bfmtv.com/societe/cantines-scolaires-blanquer-previent-que-l…
(55) Protocole à télécharger ici : https://wetransfer.com/downloads/4a7e6dc7e8db4121de817c7cc975688f2020043… Une synthèse et des réactions : https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/coronavirus-les-regles…