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« Fédérer les luttes encore éclatées », par Clémentine Autain

Avanti Popolo,

Les fêtes de fin d’année n’ont pas calmé la contestation du pouvoir en place. Même entre Noël et le jour de l’An, des ronds-points ont pris un coup de jaune. L’intervention du Président de la République le 31 au soir n’a visiblement pas convaincu – mais le vide peut-il être convaincant ? N’en déplaise à la macronie et aux commentateurs adeptes de la fin de l’histoire, l’Acte VIII a connu un regain de mobilisation. Signe des temps : des femmes en gilets jaunes ont entonné samedi « ah ça ira, ça ira, ça ira ! » sur les marches de la place de la Bastille. Le pays n’est pour l’instant pas bloqué mais la force de la contestation et le soutien massif aux gilets jaunes indiquent une crise sociale d’ampleur. Si des jonctions s’opèrent avec d’autres secteurs, d’autres territoires, un processus inédit peut ouvrir une voie nouvelle pour notre pays. Notre capacité à changer véritablement la donne dépend de la montée en puissance des mobilisations sociales et de notre capacité à fédérer des luttes aujourd’hui encore éclatées. C’est une tâche majeure pour celles et ceux qui veulent en finir avec les choix austères et comptables, qui n’en peuvent plus de la vie chère, qui sont vent debout contre ce modèle de développement méprisant l’égalité sociale et territoriale et menaçant l’environnement.

La colère sociale s’exprime dans des formes nouvelles et, à certains égards, inattendue, ce qui participe à déstabiliser singulièrement l’ordre établi, et elle a d’ores et déjà débouché sur une crise politique. En ce début 2019, trois Français sur quatre se déclarent insatisfaits d’Emmanuel Macron. La réponse du pouvoir en place au cri de révolte qui parcourt le pays, à grands renforts de réseaux sociaux, est d’une telle inanité qu’elle accélère le processus de désagrégation du pouvoir en place. Un grand débat national est ouvert « en même temps » que le cap est confirmé. Les membres du gouvernement assument leur bilan : il ne faut rien détricoté de ce qui a été voté depuis le début du quinquennat. L’heure serait même à l’accélération des « réformes » ! Le refus de remettre en cause l’ISF est de ce point de vue symptomatique. Le gouvernement a d’abord donné aux plus riches, s’insurgent à juste titre les gilets jaunes. Tout un symbole auquel la macronie refuse de toucher. Le pouvoir ne distille que des miettes aux manants depuis ces semaines, ces mois, que le pays tonne sa révolte. Deux ou trois reculs ne changeront pas la situation, et tout le monde le sait. Les temps sont à la rupture et le régime lui-même est en cause.
C’est pourquoi nous sommes face à une contestation sociale qui débouche sur une crise politique majeure. Macron et les siens se révèlent incapables de saisir la profondeur de ce qui se joue. Leur univers idéologique les enferme à double tour dans une logique sans issue. Alors l’autoritarisme l’emporte. Il faut accabler, enfermer, apeurer les « fauteurs de trouble ». Ce pouvoir sans force de conviction s’enferre dans la force de l’ordre. Les violences et les arrangements avec le droit sont assumées, encouragées. Et ils osent même le faire au nom de la République dont ils bafouent les valeurs fondamentales, en donnant des leçons d’une arrogance inouïe à leurs opposants. Et ils ont encore l’outrecuidance de se présenter en remparts de l’extrême droite, en garants de la démocratie.

Alors oui, appuyons sur le clou pour mettre en échec concrètement Macron et son gouvernement. Pour appuyer efficacement, notre responsabilité est de contribuer à faire grandir l’espoir de changement. Oui, nous pouvons changer nos institutions pour une participation plus grande de toutes et tous aux décisions publiques, ce qui signifie mettre en place une VIe République : des assemblées citoyennes dans tout le pays permettraient de définir un nouveau socle de droits constitutionnels, de mettre fin à la monarchie présidentielle, de donner du pouvoir aux salariés dans les entreprises ou encore de garantir le pluralisme des médias et l’indépendance de la justice. Nous devons partager les richesses pour faire vivre l’égalité, ce qui signifie augmenter les bas revenus et taxer les hyper-riches, les grands groupes et leurs dividendes, développer les services et les transports publics, protéger notre santé et les biens communs. Nous avons le devoir d’assurer la transition énergétique en investissant, ce qui suppose de sortir des normes de l’austérité budgétaire et de promouvoir un autre modèle de consommation. Cette cohérence de progrès humains, démocratiques, écologiques, est notre meilleure arme pour empêcher toute issue fondée sur le repli, le recul des libertés, le mépris du défi environnemental. En ce début d’année 2019, nous avons du bon grain à moudre !

Le 7 janvier 2019