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Grande-Bretagne : après la victoire électorale de Boris Johnson

La large victoire électorale de Boris Johnson n’a guère été débattue en France. L’urgence, il est vrai, est bien le bras de fer actuel pour imposer le retrait du projet Macon-Philippe-Delevoye sur les retraites. Il n’empêche que la large victoire de l’ancien maire de Londres est plus qu’un avertissement pour la gauche. Nous publions ci-dessous l’analyse de notre ami Philippe Marlière., suivi d’un article d’Andy Stowe, de Socialist resistance (dans une traduction du site www.alencontre.org)

Boris Johnson, l’an 1 du trumpiste européen.

Boris Johnson n’a pas tant jeudi gagné une élection qu’exploité un contexte politique exceptionnel (l’interminable débat sur le Brexit), ainsi que la faiblesse de son opposant direct, Jeremy Corbyn. Cette élection fut en effet la bataille de deux dirigeants impopulaires, et Johnson s’est avéré le moins inéligible des deux. Explication de vote.

Les conservateurs emmenés par Boris Johnson ont remporté l’élection législative britannique en empochant une majorité de 80 sièges (365 sièges). Il s’agit de la plus importante majorité conservatrice depuis 1987, à l’apogée du thatchérisme.

Le parti travailliste dirigé par Jeremy Corbyn a connu son plus grand revers électoral depuis 1935. Son nombre de sièges (203) est inférieur à celui obtenu par le leader travailliste Michael Foot en 1983 (209). La comparaison est intéressante car, à cette époque, le Labour avait adopté une orientation nettement à gauche, comme celle de Corbyn aujourd’hui.

Boris Johnson n’a pas tant gagné une élection qu’exploité un contexte politique exceptionnel (l’interminable débat sur le Brexit), ainsi que la faiblesse de son opposant direct, Jeremy Corbyn. Cette élection fut en effet la bataille de deux dirigeants impopulaires, et Johnson s’est avéré le moins inéligible des deux.

Après neuf années de politiques d’austérité, le premier ministre sortant a soigneusement évité de traiter des questions sociales et économiques pendant la campagne. Il savait qu’elles le mettraient dans une situation inconfortable. Il est allé jusqu’à promettre de modestes et vagues investissements dans la santé publique (insuffisants, selon les experts, car ils ne permettraient même pas de rattraper le niveau de dépenses publiques pré-2010).

Le National Health Service (NHS), la santé publique qui est largement socialisé, est un acte de foi chez les Britanniques. La gratuité des soins financés par un impôt progressif est en effet un conquis social majeur. Remettre ce principe en jeu serait suicidaire pour tout parti de gouvernement.

Johnson a pu aussi compter sur la mansuétude de médias qui ont épargné le premier ministre. La BBC, notamment, a été critiquée pour avoir failli à sa mission d’information de manière impartiale. Lorsque Jeremy Corbyn confia aux médias, document en main, que des négociations secrètes étaient en cours entre le gouvernement britannique et l’administration américaine en vue de privatiser des pans du NHS, ces révélations fracassantes furent à peine reprises par les médias. Johnson s’en sortit sans dégâts majeurs.

Boris Johnson a pu aussi compter sur un vote travailliste ouvrier, situé dans la ceinture rouge entre les Midlands et le Nord-Est de l’Angleterre.

Seul à promettre une sortie « rapide » de l’Union européenne (à l’exception du Brexit party de Nigel Farage), face à un arc de partis qui demandaient la tenue d’un deuxième référendum, voire l’annulation du vote référendaire de 2016 (les libéraux-démocrates), Johnson joua sa carte maîtresse : « Get Brexit done » (Mettre en œuvre le Brexit). Ce slogan de campagne a d’ailleurs quasiment fait office de programme. La simplicité, voire le simplisme de la manœuvre a fonctionné. Les Britanniques sont las de la saga interminable du Brexit, source de blocage et de tension permanente.

La notion de Brexit a constitué ce qu’Ernesto Laclau nomme un « signifiant vide », c’est-à-dire une notion vague et attractive qui permet de fédérer divers segments du peuple. Johnson a pu regrouper autour de son slogan pro-Brexit l’électorat conservateur. Les conservateurs opposés au Brexit et échaudés par Johnson ont néanmoins voté pour leur parti. Il était impensable qu’ils puissent soutenir un parti dirigé par Corbyn, perçu à droite comme un « rouge extrémiste ».

Boris Johnson a pu aussi compter sur un vote travailliste ouvrier, situé dans la ceinture rouge entre les Midlands et le Nord-Est de l’Angleterre (le fameux « Red Wall »). Ce sont des terres ouvrières post-industrielles et d’ex-régions minières. Dans certains cas, ces circonscriptions étaient travaillistes depuis un siècle ; elles élisaient à Westminster des député.e .s avec des majorités vertigineuses.

Une vingtaine de ces circonscriptions travaillistes réputées imprenables ont été remportées par les conservateurs. Dans sa circonscription de Sedgefield, dans le nord-est de l’Angleterre, Tony Blair disposait en 1997 d’une majorité très confortable de 25.143 voix. Un candidat conservateur vient de remporter la circonscription. Sur le pas de porte, les électeur.ice.s faisaient part aux candidat.e.s de deux préoccupations principales : le Brexit et Jeremy Corbyn.

Le premier sujet revêt une dimension quasi-identitaire. Cet électorat se sent méprisé par « Londres ». Mais il se sent également abandonné par un parti travailliste qui a considéré pendant longtemps leur vote comme acquis. Avec la fermeture des usines et des puits de mine, la vieille sociabilité ouvrière s’est progressivement effacée ; les associations, sociétés et pubs, autrefois lieux de socialisation socialiste, ont disparu.

Cette classe ouvrière a été sensible au discours nationaliste et souverainiste du Brexit party de Nigel Farage. Le thème de l’immigration, y compris dans les régions ethniquement blanches, est devenu la préoccupation majeure des populations locales, et a relégué au second plan la haine ancestrale des Tories. Boris Johnson a compris cela en reprenant sans vergogne la rhétorique anti-immigré.e.s de Farage, accompagnée de sorties xénophobes et racistes.

Jeremy Corbyn a un effet repoussoir en milieu ouvrier travailliste car il incarne le cosmopolitisme londonien, l’anti-patriotisme (on lui reproche son soutien à l’IRA dans les années 70 et son anti-monarchisme). Cet électorat ouvrier n’a pas pris au sérieux ce personnage sans charisme, sans allure et sans humour. On peut noter que cette élection a renforcé une tendance sociologique à l’œuvre depuis plusieurs élections : le Labour est devenu le parti des électeur.ice.s jeunes des grandes villes, et qui ont un niveau d’étude élevé.

Inversement, le parti conservateur a un électorat âgé qui réside dans les petites communes et qui est économiquement aisé. La nouveauté est la prolétarisation relative de cet électorat conservateur ; un électorat ouvrier du nord de l’Angleterre et du Pays de Galles, culturellement illibéral, mais qui dépend de l’aide sociale de l’Etat. Ces personnes viennent de voter pour la première fois pour les conservateurs. Le paradoxe est qu’ils vont être touchés de plein fouet par le Brexit conservateur.

Johnson le « menteur » et le « charlatan » (autant de qualificatifs souvent réservés au premier ministre, à gauche et à droite) a prévalu face à Corbyn le « sectaire rouge » et « l’incompétent » (selon ses opposant.e.s de gauche et de droite). En fin de compte, les défauts du premier ont paru davantage compatibles avec la fonction de premier ministre que ceux du second. Il était clair depuis au moins deux ans que Jeremy Corbyn représentait davantage un handicap qu’un atout pour son parti.

Les sondages signalaient avec une régularité inquiétante que c’était le cas. Arguant de l’engouement de la jeunesse pour le leader travailliste (une réalité en 2015 puisque le parti a compté près de 600.000 membres, mais ce phénomène a progressivement décliné, tout comme le nombre des adhérent.e.s), l’entourage de Corbyn n’a pas compris que l’élan de foules jeunes et de gauche, n’était pas représentatif de l’humeur nationale.

Les campagnes électorales ne se remportent pas dans les meetings politiques ou sur Tweeter, mais en gagnant les voix des personnes éloignées des positions du candidat. L’image, l’autorité politique et intellectuelle, la compétence et le savoir-faire politique, la capacité à rassembler les radicaux et modéré.e.s de son camp, mais aussi une forme de bonhomie personnelle jouent un rôle important en l’espèce. Or, Corbyn manquait cruellement de ces attributs de « premier ministrable ». Le lendemain du vote, un sondage Opinium indiquait que la personnalité de Corbyn était la raison principale pour laquelle les électeur.ice.s n’avaient pas voté pour le Labour (43%). Venaient ensuite la question du Brexit (17%) et le programme économique du parti (12%).

Si Corbyn et l’appareil du parti avaient réellement mené campagne pour le maintien dans l’UE, le résultat du référendum de 2016 aurait probablement été inversé.

Si la personnalité de Corbyn a été massivement rejetée par l’électorat, le programme économique du Labour a, au contraire, suscité un intérêt prononcé au sein d’un électorat appauvri par dix années d’austérité. Ce programme de facture sociale-démocrate de gauche doit beaucoup à John McDonnell, ministre des finances dans le Shadow Cabinet et proche de Corbyn. Ce manifeste électoral promeut un Green Deal britannique, un retour au localisme politique et économique dans la tradition du socialisme de guilde (Guild socialism), un mouvement qui encourage le contrôle ouvrier de l’industrie, et se dote d’un solide programme d’investissement dans les services publics.

L’avenir du travaillisme se situe dans ce périmètre. Le/la leader qui succèdera prochainement à Corbyn ne devra pas revenir aux recettes néolibérales de l’époque Blair-Brown, aujourd’hui discréditées. Mais il /elle devra veiller à sauvegarder une social-démocratie affichant un radicalisme concret et pragmatique. Davantage, elle il/elle devra s’engager à réunir les factions de gauche et modérées du travaillisme, ce que Corbyn n’a pu ou n’a pas souhaité réaliser. Les bases d’un grand parti social et vert ont été posées. Il convient maintenant de rendre le Labour davantage démocratique, pluraliste et inclusif.

Sur la question du Brexit, la stratégie corbyniste consistait à renégocier un nouveau deal avec l’UE une fois élu. Puis, il s’engageait à soumettre ce texte à un deuxième vote populaire avec l’option de voter en faveur du maintien dans l’UE. Corbyn avait aussi annoncé qu’il ne donnerait pas de consigne de vote à cette occasion. Cette stratégie était illisible et a mécontenté tout le monde, pro et anti-Brexit.

Notons, en outre, que l’euroscepticisme latent de Corbyn est mal passé dans un parti majoritairement anti-Brexit (y compris son aile gauche ; tels Momentum ou John McDonnell). L’histoire retiendra que si Corbyn et l’appareil du parti avaient réellement mené campagne pour le maintien dans l’UE, le résultat du référendum de 2016 aurait probablement été inversé.

Les cas probants d’antisémitisme dans le Labour ont enfin joué un rôle important dans la perte d’une très large part du vote d’électeur.ice.s juif.ve.s de gauche, et a inquiété les militant.e.s antiracistes. Cette question a coûté le soutien de deux publications-phares de la gauche britannique – The Observer et The New Statesman. Celles-ci ont refusé d’appeler à voter en faveur d’un leader travailliste qui a été trop lent à prendre des mesures contre les propos antisémites et à présenter des excuses au nom du parti.

Nombre de travaillistes estiment que l’indifférence affichée par Corbyn à l’égard de l’antisémitisme est troublante, tout comme son compagnonnage avec, par exemple, Hamas ou encore son incapacité à discerner les actes antisémites (comme la fresque murale antisémite sur un mur de Londres qu’il avait soutenue dans un premier temps). Ce problème réel (en dépit des dénégations de son entourage qui ont exacerbé la tension dans le parti) est devenu tellement toxique (causant le départ de plusieurs député.e.s, dont Luciana Berger, elle-même victime d’actes antisémites graves), que la stature morale du leader travailliste s’en est trouvée irréversiblement affectée.

La majorité conservatrice va permettre à Boris Johnson de mettre un terme au blocage institutionnel actuel. Le parti au pouvoir va ratifier à la Chambre des Communes l’accord signé entre Boris Johnson et l’UE. Le Royaume-Uni sortira donc de l’UE le 31 janvier 2020. C’est la seule certitude. Mais le « Get Brexit done » n’en sera encore qu’à son point de départ. Les négociations devant amener à un nouveau partenariat économique avec l’UE commenceront alors.

Il est impossible de prédire ici quelle sera la nature de cet accord : coopération resserrée avec l’UE ou pas, voire sortie sans accord ; tout est possible puisque tout reste à faire dans ce domaine. Johnson aura du mal à concilier les intérêts et les demandes du big business, soutien naturel de Johnson, et l’électorat ouvrier des (ex)bastions travaillistes qui sera hostile à la poursuite de son agenda néolibéral de privatisation (le NHS).

Ajoutons à cela la pression qu’entretiendront les nationalistes écossais du SNP. Forts de l’élection de 55 député.e.s sur un total de 59, le SNP, qui ne veut pas que l’Ecosse sorte de l’UE, exigera prochainement l’organisation d’un nouveau référendum portant sur l’indépendance de l’Ecosse. C’est le sens du mandat populaire reçu par le SNP. Boris Johnson pourrait donc être ce premier ministre conservateur qui guidera son pays en dehors de l’UE et procèdera ensuite à la désintégration du Royaume-Uni après l’indépendance écossaise.

La victoire d’un parti conservateur très à droite sur les questions économiques et politiques, dirigé par un bouffon populiste aussi opportuniste qu’imprévisible, laisse augurer une évolution à l’américaine de la politique britannique. Boris Johnson est certes une version diplômée de Donald Trump (il a étudié à Eton College et Oxford). Mais le style et les projets politiques des deux hommes convergent ou sont à tout le moins complémentaires autour d’un néolibéralisme autoritaire et un repli nationaliste.

L’an I du trumpisme européen vient peut-être de commencer. Il ne faut pas oublier que la révolution néolibérale fut conçue dans les Etats-Unis de Ronald Reagan, avant de toucher le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, qui fut le sas d’acclimatation de politiques qui gagnèrent ensuite le continent européen.

Philippe Marlière 

Politiste, professeur de Science politique à l’University College London

Par Andy Stowe

La victoire des conservateurs a été avant tout le triomphe d’un projet réactionnaire de la droite dure qui couve depuis de nombreuses années au sein du Parti conservateur. Ils ont réussi à persuader de nombreux électeurs/électrices travaillistes qu’il était plus important d’affirmer le nationalisme anglais que de se débarrasser des banques alimentaires et des SDF ou de s’assurer que les gens ne meurent pas en attendant leur admission à l’hôpital.

Seul celui qui a choisi de ne pas entendre le seul slogan de Boris Johnson «Get Brexit done» (Réalisons le Brexit) peut croire le contraire.

Les conservateurs ont remporté 43,6% des suffrages [13’966’565 électeurs] et élu 365 députés. Les travaillistes ont recueilli 32,2% des voix [10’295’607 électeurs], soit une perte de 7,8% [par rapport aux 40% du 8 juin 2017: 12’858’652 électeurs]. Le nombre de sièges se monte à 203 [par rapport au 262 du 8 juin 2017]. La plupart des suffrages perdus sont allés aux conservateurs en Angleterre et au SNP d’Ecosse (Parti national écossais). Même dans les circonscriptions où les travaillistes ont maintenu leur siège, la part des suffrages a diminué, souvent d’environ 10%.

• Tout cela, en dépit d’une campagne travailliste qui a réussi à attirer des centaines de militant·e·s qui ont parcouru de longues distances pour être actifs dans des circonscriptions marginales. En fin de compte, la classe dirigeante a agi selon son propre intérêt de classe malgré son aversion pour le Brexit; quand à la classe ouvrière du Nord désindustrialisé, elle a ignoré son intérêt de classe et a acheté le Brexit et la rhétorique de la «prise de contrôle».

Les résultats en Ecosse sont plus encourageants. Le SNP compte aujourd’hui 48 sièges et accentue sa revendication d’indépendance dans un rejet explicite de la vague de chauvinisme anglais. Dans le nord de l’Irlande, le DUP (Parti unioniste démocrate) est aujourd’hui dépassé en nombre par les députés «pro-remain», ce qui incite la dirigeante du Parti de l’Alliance d’Irlande du Nord, Naomi Long, à déclarer que face à un hard Brexit ou à un no-deal «il est presque inévitable qu’il y ait une poussée pour un référendum pour l’unité irlandaise» (The Irish News, 13 décembre 2019).

La Grande-Bretagne, cependant, sera hors de l’UE d’ici la fin du mois de janvier. D’ici la fin de l’année, nous pourrions être confrontés à un Brexit sans accord et à un accord de libre-échange très dommageable avec Donald Trump. «Get Brexit done» a été le plus gros mensonge utilisé dans cette campagne électorale post-vérité à la Trump qui a débouché sur l’élection d’un premier ministre raciste notoire.

Deux questions se détachent

• Comme John McDonnell [responsable des Finances dans le cabinet fantôme des travaillistes depuis 2015] l’a dit à juste titre, l’élection a été dominée par le Brexit au point que le Manifeste radical du Parti travailliste n’a pas pu passer outre, n’a pu s’imposer. Les Brexiters ont voté en grand nombre pour les conservateurs. John Curtice, spécialiste des analyses quantitatives des élections ainsi que des votes, affirme dans The Times du 13 décembre 2019:

«La part des votes pour les conservateurs a augmenté en moyenne de six points dans les circonscriptions où plus de 60% ont voté Leave [quitter l’UE] en 2017, alors qu’elle a diminué de trois points où plus de 55 % ont voté Remain.

En revanche, le vote des travaillistes a chuté de 11 points dans les circonscriptions les plus pro-Leave et a reculé de seulement 6 points dans les circonscriptions les plus favorables au Remain

Le sentiment pro-Brexit s’est renforcé au cours de l’année écoulée, beaucoup de gens s’indignant vivement du rôle joué par les travaillistes pour s’opposer à un Brexit sans-accord et pour leur promesse d’un second référendum s’il gagnait le gouvernement.

• Le deuxième facteur a été la diffamation incessante visant Jeremy Corbyn au cours des deux ans et demi qui ont suivi les dernières élections. Il a été dépeint, de manière diffamatoire, comme n’étant pas seulement un antisémite mais un défenseur du terrorisme. Même Arthur Scargill [élu en 1981 à la tête du National Union of Mineworkers], pendant la grève des mineurs [en 1984-1985], n’a pas dû faire face à l’ampleur des calomnies dirigées contre le dirigeant travailliste. Dès les premiers moments de la direction Corbyn du Parti travailliste, l’ensemble de l’establishment médiatique et pratiquement la droite des travaillistes se sont mis à le calomnier.

• Cependant, nous sommes maintenant confrontés à un gouvernement conservateur avec une majorité parlementaire intouchable et un mandat pour mettre en œuvre le Brexit. Beaucoup de membres de la gauche travailliste seront démoralisés et la droite du Parti travailliste soutient déjà que le «corbynisme» doit être défait pour rétablir la crédibilité du Parti travailliste. La droite se frotte les mains avec joie et poussera sans doute à l’expulsion de la gauche pro-Corbyn du parti et à un virement de bord brusque vers la droite afin de faire appel au nationalisme anglais des supporters du Brexit.

Enfin, ce n’est pas simplement une défaite pour la classe ouvrière britannique. Un gouvernement travailliste de Corbyn aurait eu un impact mondial sur les mouvements progressistes, les militants du climat et la gauche internationale.

Qu’aurait-on pu faire différemment?

• Tout d’abord, la décision de tenir les élections avant un référendum [sur le Brexit] a été un désastre, comme cela l’a été avant que le combat au Parlement pour un deuxième référendum n’ait pris fin. L’initiative en a été prise par les Libéraux-démocrates et le SNP qui ont quitté le navire et ont laissé peu d’options aux travaillistes.

• Deuxièmement, les travaillistes auraient dû adopter et faire campagne en faveur d’un second référendum à un stade beaucoup plus précoce et plaider en faveur du maintien des avantages de l’adhésion à l’UE, tout en exposant des idées pour réformer l’organisation. Il est difficile de se rappeler que de hauts responsables travaillistes ont sérieusement contesté la rhétorique dominante anti-UE. Il était difficile pour les travaillistes de renverser cette perception, mais un changement clair, dès le premier jour, pour le Remain aurait minimisé l’ampleur du désastre.

• Dans l’instruction [au sens de la recherche des «coupables»] qui va maintenant avoir lieu, la gauche pro-Brexit nous dira que c’est la faute des «remainers» et de ceux qui défendent la libre circulation des travailleurs.

Lindsey German [ex-dirigeante du SWP] de Counterfire soutient que la grande erreur de Corbyn a été d’avoir soutenu un second référendum, plutôt que de soutenir le Brexit lui-même. Elle pointe du doigt la People’s Vote Campaign [qui demandait que le gouvernement soumette un accord de Brexit au vote des citoyens]

et celle «Une autre Europe est possible» qui aboutirent, selon elle, à ce que Corbyn s’égare.

• Nous devrions nous opposer à tout cela et défendre la plate-forme sur laquelle les travaillistes se sont prononcés. Le manifeste travailliste se proposait de répondre aux besoins de la classe ouvrière britannique et constituait un effort sérieux pour faire face à la crise climatique. Il faisait appel à la fois au mouvement ouvrier et à la nouvelle génération qui affluait vers le «corbynisme». La prochaine fois, les travaillistes devraient inclure un système de vote plus démocratique afin que les gens ne soient pas obligés de s’engager dans un vote tactique [des choix électoraux triangulaire pour tenter d’éliminer un candidat conservateur].

Jeremy Corbyn a dit qu’il quittera son poste de dirigeant après une période de réflexion au cours de laquelle le parti pourra tirer quelques leçons de ce qui s’est passé. C’est probablement la meilleure façon d’éviter un interrègne détestable. Cela donne aussi à la gauche l’occasion d’étudier le paysage et de s’accrocher à ce qu’elle a gagné pendant les années Corbyn.

• Johnson ne pourra pas conduire simplement les choses à sa guise. Il a établi une frontière le long de la mer d’Irlande et a mis en place une crise constitutionnelle avec l’Ecosse qui est susceptible de mener à l’indépendance. Son projet remet en question les fondements de l’Etat britannique, ce qui aura d’énormes implications pour son parti. Il va faire face également à un avenir immédiat de fragilité économique, ce qui atténuera rapidement l’éclat de son gouvernement.

• Cependant, nous devons être réalistes. Le résultat des élections a été une défaite majeure pour la gauche et les intérêts de la classe ouvrière. Le gouvernement Johnson aura le dessus pendant un certain temps, car les gens ne croient pas à la possibilité d’un changement radical ou même à la possibilité de défendre efficacement leurs emplois et leurs conditions de travail. Quiconque dit qu’existe une solution rapide vend un élixir trompeur, mais dans les premiers jours de la nouvelle décennie, notre travail consiste à reconstruire une gauche qui peut vaincre les conservateurs et les gens qui disent que le Labour doit devenir plus semblable à eux. (Article publié sur le site de Socialist Resistance en date du 13 décembre 2019; traduction rédaction A l’Encontre)