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Des masques pas des bâillons, par Clémentine Autain

En cette fin de quatrième semaine de confinement, ressentir le tragique sans percevoir d’issue produit un effet terriblement asphyxiant.

Compter les morts n’est pas une perspective.

Rester confinés depuis des semaines sans le moindre scénario de sortie de cet état de privation de liberté et de peur des autres, c’est insupportable.

Emmanuel Macron doit s’adresser aux Français lundi soir. Sa parole, comme celle du gouvernement, s’est déjà fracassée sur le mur du réel. Les masques promis ne sont pas là. Pour comprendre un tel fiasco, il faut lire les deux enquêtes de Mediapart sur la succession de négligences et l’impréparation criminelle du gouvernement (1). Elles sont accablantes.

Les messages contradictoires et le défaut de projection ont créé une situation d’immense défiance à l’égard du pouvoir en place. Seuls 38% des Français font confiance au gouvernement (2). C’est un lourd handicap pour faire face à la pandémie.

Je le répète et le répète encore, ce qu’il nous faut, c’est un plan précis, organisé, anticipé dans le temps, de production du matériel nécessaire pour soigner, prévenir et envisager une sortie du confinement. Sans masques, sans tests, en quantité massive, comment s’en sortir ?

Ce n’est pas avec un discours martial, guerrier, viril que nous avancerons. Nous avons besoin de nous défendre contre un virus agressif, de protéger les populations les plus vulnérables, de prendre soin de nous. Nous avons aussi besoin de changer d’imaginaire, de normes, d’horizon.

Ayons conscience que si les femmes sont largement absentes du monde des experts, des dirigeants, des décideurs, elles sont les premières à faire tenir la société dans ce moment de chaos. Aides-soignantes ou caissières, au charbon dans les Ehpad ou les services publics, les femmes occupent massivement les postes clés pour soigner, panser, parer à l’indispensable. Mais leur voix reste globalement introuvable dès que l’on grimpe dans l’échelle du visible et du décisionnel. C’est fou ! Ou plus exactement, c’est le produit de la domination masculine. J’aimerais que nous prenions conscience que les femmes ont une histoire et une expertise liée à leur quotidien très précieux pour façonner une société de progrès humain. Leur rapport au pouvoir et aux soins est culturellement différent, et nous en aurions franchement besoin pour sortir de normes traditionnelles masculines qui nous conduisent à bien des égards dans l’impasse aujourd’hui.

Il faut bien avoir en tête les conséquences sociales et psychologiques du confinement. À la clé, c’est la récession, la paupérisation, la violence qui s’annoncent. Je le répète et le répète encore, il faut penser les bifurcations, le changement de modèle de développement pour que l’après soit mieux que l’avant, et non une dose toujours plus vertigineuse de potions néolibérales et productivistes. Et ce d’autant que, les catastrophes climatiques de demain, avec leur lot d’injustices, ne pourront être ignorées comme on l’a fait avec le coronavirus.

Pendant tout ce temps qui défile, je suis frappée par le confinement du débat démocratique. Comme si face au tragique, il ne fallait pas discuter, se disputer, permettre la confrontation des issues possibles. On ne compte plus les grandes émissions et les journaux télévisés où seuls les ministres donnent la réplique. Les éditorialistes les moins mainstream semblent avoir disparu. Bien sûr, nous ne sommes pas en Chine, les réseaux sociaux ou les médias en ligne abondent d’informations et de points de vue divers. Mais les voix d’opposition sont marginalisées sur les grandes chaines.

Nous voulons des masques, pas des bâillons.

Clémentine Autain, le 12 avril 2020

(1) https://www.mediapart.fr/journal/france/100420/masques-apres-le-mensonge-le-fiasco-d-etat
(2) https://www.lejdd.fr/Politique/sondage-coronavirus-la-defiance-sinstalle-contre-le-gouvernement-3961352

– ci-dessous une autre note de Clémentine qu’il est possible de retrouver sur son blog 

Monsieur le ministre, qui doit faire des efforts ?

Par Clémentine Autain | 11 avril 2020

« Rien ne sera comme avant », assurait Emmanuel Macron. C’était il y a fort peu de temps mais, pour le pouvoir en place, l’idée de changement de paradigme paraît déjà loin… Hier, le ministre de l’économie a voulu rassurer ceux qui craignent que des leçons ne soient tirées de la crise. Que personne ne s’inquiète, la « croissance » reste l’impératif suprême et la dette, la dette, la dette est déjà agitée comme un épouvantail pour préparer les attaques des droits et protections.

Traduisons-les : le système doit repartir et non changer. Il faut, nous dit Bruno Le Maire, « se remettre fortement au travail ». Les dispositions des ordonnances coronavirus, qui détruisent le code du travail, vont-elles être transcrites dans le droit commun après la crise ? Les propos du ministre de l’économie en donne clairement le sentiment.

Mettre à contribution les plus riches et les flux financiers ? Repenser la valeur des métiers ? Partager le temps de travail pour lutter contre le chômage et améliorer la qualité de vie ? Relancer l’activité en investissant dans la transition énergétique ou les métiers du soin ? Refonder notre modèle de développement afin de modifier ce que l’on produit, de répondre aux besoins pour une vie qui ait du sens et une activité économique soutenable écologiquement ? Accroître le socle des droits et protections ? Annuler la dette des États ? Pour une telle réorientation politique, nous ne voyons rien venir… La raison est profonde : le cadre de pensée du gouvernement empêche d’enclencher les bifurcations nécessaires. Il faut changer de cadre.

Dans cette trajectoire vers un nouveau choc néolibéral, l’Union européenne se révèle un allié décidément solide. Si affaiblie, et depuis longtemps, aux yeux des peuples européens, l’Union a d’abord montré toute son impuissance et son inanité pendant les longues premières semaines de crise sanitaire. Pendant que l’institution européenne brillait par son absence, les Chinois ou les Cubains apportaient du matériel ! Hier soir au Journal Télévisé, c’est avec tambours et trompettes que l’on nous annonçait le plan de soutien européen. Miracle, nous disait-on en substance, un accord a été trouvé ! On y voyait une image de Bruno Le Maire dans son bureau avec ses collaborateurs, bras en l’air de joie. Le champagne était sans doute au frais. Pourtant, ce n’est vraiment pas Byzance… Face à l’ampleur de la récession qui s’annonce, aux difficultés en chaîne pour une grande partie de la population, évidemment la moins privilégiée, la montagne a encore accouché d’une petite souris.

Le chiffre de 540 milliards peut impressionner mais rapporté aux besoins des États qui vont affronter une récession hors norme et compte-tenu des conditions de prêt, il n’y a vraiment pas de quoi saluer un geste inédit, à la hauteur d’une crise inédite (à lire : http://emmanuelmaurel.eu/2020/04/10/eurogroupe-la-solidarite-europeenne-toujours-confinee/). Le volet d’aide au chômage partiel – 100 milliards – va permettre de soulager un peu les États. Mais prenons l’exemple de la France, sans doute bien en-deçà des drames sociaux à venir en Italie ou en Espagne : avec environ 7 millions de chômeurs en perspective, ce sont 40 milliards d’euros qui sont nécessaire pour notre seul pays ! Nous sommes donc très loin du compte.

Surtout, le Mécanisme Européen de Stabilité autorise les États à emprunter de l’argent à de faibles taux d’intérêt mais à condition qu’ils se soumettent au contrôle budgétaire de la Commission européenne, ici pour tout ce qui ne concerne pas la santé. C’est en tout cas la lecture néerlandaise du texte de l’accord, et probablement la plus juste. On reste dans les clous du dogme de l’Union, avec ses normes d’austérité. Le triste résultat est pourtant connu, il n’y a qu’à regarder l’état de la Grèce après les cures imposées à répétition. Changer de braquet, l’Union européenne ne s’y apprête pas du tout. Elle fonce dans le même mur. La mutualisation des dettes fait l’objet d’un refus catégorique des partisans de l’orthodoxie budgétaire, en l’occurrence, l’Allemagne et les Pays-Bas. Les égoïsmes nationaux tiennent le fil du désastre.

Le néolibéralisme viscéral et dominant empêche de prendre les mesures qui permettraient d’anticiper et de bifurquer. Il faut bien comprendre qu’il s’agit là simplement de prêts. Or, contrairement aux idées-reçues, il est parfaitement possible de faire tourner la planche à billets ! Je rappelle qu’au moment de la bataille sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, avec les partisans du non de gauche, nous n’avons cessé de dénoncer l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE). Et pour cause… La BCE doit être un outil permettant de ne pas passer par les marchés financiers pour intervenir mais d’assurer des aides directes, d’effacer tout ou partie de la dette d’un État ou de financer une série d’investissements, écologiques ou sociaux, par la création monétaire. Or scoop : le 9 avril dernier, la banque d’Angleterre a annoncé qu’elle allait financer directement « sur une base temporaire et à court terme » les dépenses supplémentaires du gouvernement britannique liées aux conséquences de la pandémie (https://www.mediapart.fr/journal/economie/090420/la-banque-d-angleterre-brise-le-tabou-du-non-financement-des-etats). Un verrou saute dans le pays phare du néolibéralisme. L’Union va-t-elle en prendre de la graine ? Elle n’en prend malheureusement pas le chemin.

La dette est un prétexte, une forme contemporaine pour détruire les solidarités. La notion de croissance signe le mépris du désastre productiviste et consumériste. Cette voie n’est non seulement pas souhaitable mais elle n’a absolument rien d’inéluctable. Elle relève du choix politique et provient de dirigeants totalement aveuglés par leur carcan idéologique.

Puisqu’ils en sont incapables, à nous de nous emparer des solutions alternatives qui jaillissent de toutes parts dans une cohérence nouvelle qui s’affirme. Vite.

Clémentine Autain

(Source : https://www.europe1.fr/economie/coronavirus-contre-la-crise-nous-avons-choisi-la-dette-le-seul-choix-responsable-estime-le-maire-3961012)