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Grand débat la Loire et nous : une illusion démocratique

Du rêve des élites

Impossible d’ y échapper. Le grand débat sur la Loire s’expose en panneaux majuscules dans les rues de la ville.. Cependant l’étendue de la surface d’affichage, sa durée laisse à penser qu’ il ne s’agit pas tant dedélibérer que de déployer sur grand écran l’image d’une ville conviviale, participative, ouverte au dialogue, en somme,de « conforter Nantes dans l’image de l’innovation »

Tout le monde peut donc lire en lettres noires sur calicot jaune pétant des propositions aussi « ludiques et festives » que : Demain du ski nautique sur la Loire ou : Demain des guinguettes en bord de Loire ou encore : Un pont transbordeur pour franchir la Loire. On voit bien là au détour du fleuve justement, affleurer le « rêve californien » des édiles, (des élites) ligériens.

Bienvenue dans une ville en tête de tous les classements des villes oùil fait bon vivre. Dans une villeencourageant à fond le culte du consensus social, de l’open data et le « business friendly ».

Dans un contexte de réduction croissante de temps pour faire des rencontres, et de coaching « pour ne pas trop sombrer quand on commence à être largué » la ville est l’espace idéal ou les classes privilégiées peuvent à la fois finaliser leurs projets individuels d’entrepreneur ou aussi bien, se programmer un bon plan ou une activité sympa tant la ville regorge de « bonnes idées festives et originales »

Pas besoin de trop d’imagination pour se représenter à l’horizon 2030, la petite foule des managers, dirigeants de ceci, coaches en cela, cadres (forcément) européens stressés, posant leur skis nautiques sur un ponton en bord de fleuve avant de siffler un cocktail (bio ?) maison à la guinguette sur le quai et de s’engouffrer dans les nouvelles boutiques (forcément développement durable) de la place de la Petite Hollande.

Dans cette perspective, un des objets et non des moindres du Grand Débat vise à sélectionner les usages et les pratiques légitimes dans un espace urbain désormais hyper codifié, favorisant et accélérant les processus d’exclusion et d’intégration culturelle et économique.( d’où par exemple l’importance de la partie ; La Loire des usages)

A l’exclusion des classes populaires

Mais le rêve des élites pourrait bien aussi être le cauchemar des citoyens. Car au delà des propositions sympas mises en avant le débat tel qu’il s’organise s’avère très solidement encadré pour ne pas dire verrouillé dans un document-socle ou plutôt un document fleuve( Cent cinquante pages pas moins). Document de travail, présenté comme neutre et impartial mais dont, les graphiques, cartes, plans, et autres (nombreuses)données chiffrées prétendument objectives n’arrivent pas vraiment à masquer les orientations ultra libérales.

D’ailleurs nous sommes prévenus : « Pour porter ses fruits, un débat public doit s’appuyer sur quelques principes fondamentaux ; Leur respect est la condition de l’acceptation de la décision ». Le document respire à chaque page la doxa de la compétitivité entant que « on ne sait pas trop ce que c’est mais on sait qu’il en faut, » l’eldorado de la nouvelle centralité métropolitaine mesurée à l’aune de l’indice d’attractivité internationale. La métropolisation y est abordée essentiellement sous l’angle de l’organisation territoriale, jamais elle n’est appréhendée et pour cause sous celui du vécu, des pratiques et des représentations des usagers et des habitants des classes populaires.

De par son mode d’organisation, (prééminence des réseaux sociaux, tirage au sort biaisé, place réservée aux experts, division des citoyens en diverses catégories, etc.), de par sa finalité et ses orientations, le grand débat exclut de fait les classes populaires. Et comment pourrait-il en être autrement quand le cœur du projet de métropolisation est de faire des centres ville, des espaces de concentration des classes privilégiées et de l’élite dirigeante.

Participer disaient-ils

L’important c’est de participer, affirme benoîtement et à plusieurs reprises la« community manager » du grand débat, certainement désireuse de booster les contributions. Finalement ce qu’on a à dire compte peu, l’important est bel et bien d’apparaître sur la plate-forme
Le grand débat, ne fonctionne en cela guère différemment de la propagande médiatique quotidienne : passer (en cent cinquante pages) les cerveaux au rouleau compresseur de la pensée dominante et faire croire que chacun ait pourtant une opinion surtout, bien que sansconnaissances réelles du sujet et surtout sans aucune prise de distance (politique ou sociologique par exemple). Il n’en résulte rien d’autre qu’un jaillissement narcissique : je suis dans le débat donc j’existe. L’expression avec ou sans pseudonymes de points devue encadrés, prémâchés, formatés, qui ne reflète dans la plus part des cas rien d’autres que le dogme et ce que les organisateurs veulent entendre.
Mais si les organisateurs n’attendent au final rien ou pas grand chose des participants c’est que les forum, débats, assemblée, citoyenne, comités citoyens ou encore auditions publiques répondent en réalité à d’autres fonctions que celles qui semblent fonder leurs existence.
Et d’abord celle de donner chair et consistance au fantasme d’une cité une et indivisible, définitivement débarrassée des conflits, et idéalement gérée par le management local (la gouvernance socialiste).

Celle aussi de monter que les dirigeants politiques démocratiquement élus, leurs affidés, ceux qui les conseillent, les lobbies qui les entourent, ne forment pas une oligarchie hors sol et hors d’atteinte, qu’ils n’ont pas tout à fait perdu le contact avec leurs mandants ou leurs électeurs. C’est pourquoi reviennent de façon un peu obsessionnelle, comme pour conjurer le sort, les termes de participer, écoute ou encore dialogue citoyen. Ce dernier surtout est à la fois pathétique et insupportable, tant il contredit la réalité. Car alors même que le Grand débat auditionne au CCO, J. Rolland demande et obtient de la préfecture une compagnie de CRS supplémentaire pour « pacifier « les quartiers populaires. (Malakoff). Et la ville est mise quasiment en état de siège à chaque fois les opposants à l’aéroport lèvent le petit doigt.

Tous ambassadeurs, tous entrepreneurs ?

Habillez vos réseaux sociaux aux couleurs du grand débat. C’est un leit- motiv sur la plate forme.
« A Nantes métropole, nous voulons que chaque citoyen puisse devenir ambassadeur du débat sur les réseaux sociaux ». IL faut bien sur ici prendre le mot comme un terme marketing. Un ambassadeur est aujourd’hui une personne réalisant plus ou moins bénévolement et spontanément la promotion d’une marque auprès des consommateurs. Aujourd’hui nous dit on ouvertement, Nantes est une marque et chaque citoyen est aussi un agent publicitaire de la métropole véritablement pensée comme un plate forme avancée de la mondialisation des échanges et de l’information.

Nous ne somme plus très loin de l’idéal libéral, le monde merveilleux décrit par exemple par Brian Chesky : « Avant il y avait des hommes et des entreprises. Maintenant, nous sommes dans un monde où les gens peuvent devenir des entrepreneurs en soixante secondes ».

Au final la lecture du document-socle et des premières contributions laisse un goût amer. Elle aurait même quelque chose d’un peu effrayant DE projets déjà réalisés en projets déjà actés en passant par les projets déjà mis à l’étude on voit se dessiner les contours d’une ville déjà écrite. Comme si notre vie quotidienne, notre futur était déjà là, prévisible, inscrit en filigrane des dizaines de cartes plans et projets divers du marketing municipal.

Beaucoup plus que de débattre le Grand débat ambitionne de vendre notre avenir programmé à l’horizon 2030, comme un promoteur vend des maisons de rêves sur papier glacé. En route vers le bonheur municipal dans une ville sans conflits gérée par le management éclairé.

Jean-Luc Bourgoin, Nantes