Accueil / International - EU / L’espoir qui nous vient d’Algérie, par Denis Sieffert (Politis)

L’espoir qui nous vient d’Algérie, par Denis Sieffert (Politis)

Tout le monde est bien conscient que, derrière le refus de la candidature de la momie Bouteflika, c’est le système qui est visé. Une pieuvre qui vampirise le pays.C

Quel étrange régime que cette dictature sans dictateur ! En Algérie, pas de Bachar Al-Assad, ni d’Abdel Fattah Al-Sissi qui incarnerait aux yeux du monde la cruauté d’un pouvoir sans partage. Abdelaziz Bouteflika, lui, ne fait peur à personne. Nul n’ignore qu’il n’est un problème qu’en apparence. Ce président grabataire fait seulement honte à un peuple qui mérite autre chose que ce moribond digne du Roi se meurt de Ionesco. Depuis le coup de force de 1992, le régime n’a plus de noms. On dit « le système ». Les présidents ectoplasmes et les généraux au visage inconnu, mais dont les noms semaient l’effroi, ont tous disparu de la scène. Toufik, Nezzar, et quelques autres, sont à la retraite, mais le « système » leur a survécu. Et Bouteflika n’est plus que son prête-nom.

Car tout le monde est bien conscient que, derrière le refus de la candidature de la momie Bouteflika, c’est le système qui est visé. Une pieuvre qui vampirise le pays, accapare les dizaines de milliards de dollars, fruit des exportations d’hydrocarbures. Ce qu’on appelle « la rente ». D’énormes profits, au défi d’une population jeune plongée dans le chômage et la misère. Mais les profiteurs ne sont pas seulement des affairistes algériens. Des multinationales, et avec elles des capitales étrangères, ont tout intérêt à la préservation du système. Et, en premier lieu, la France.

On devine derrière les réactions embarrassées de Paris la même hésitation que celle qui occupe les décideurs algériens. Faut-il ou non lâcher Bouteflika ? Un communiqué de la présidence algérienne traduit ce trouble. Voilà qu’il est question d’une « conférence nationale » et d’un mandat ramené à un an. S’agit-il de sacrifier tout de suite Bouteflika pour sauver le système, ou de gagner du temps pour circonvenir les manifestants et, accessoirement, s’entendre en haut lieu sur un nom qui fasse consensus ? Au fond, dans cette affaire, ce sont deux générations et deux tranches d’histoire de l’Algérie indépendante qui s’affrontent. Dans la rue, une jeunesse pacifique, née à la fin des années 1990, et qui rêve de justice sociale et de démocratie. En face, au pouvoir, ou dans l’ombre du pouvoir, une caste militaro-financière d’un autre âge, qui a appris la ruse et la violence à la double école de l’armée coloniale française et du KGB, où les plus anciens officiers ont fait leurs classes. Un savoir que ces militaires et cette police – les « services », comme on dit en Algérie – ont mis en œuvre pendant la « sale guerre » des années 1990, lorsqu’après avoir brutalement interrompu le processus électoral avec leurs chars, ils ont imputé aux islamistes des massacres qu’ils ont très souvent commis eux-mêmes.

La rupture générationnelle est là, dans le souvenir de cette décennie tragique qui fit au moins deux cent mille morts. La « caste » continue d’instrumentaliser les peurs d’une menace islamiste devenue largement imaginaire. La jeunesse, elle, n’a plus peur. Mais prudence ! On ne sait pas jusqu’où peut conduire l’instinct de survie de ce « système » de corruption massive. Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a lui-même, non sans perversité, brandi ces jours-ci la menace d’une répression massive en dressant un parallèle avec la Syrie.

Le régime est capable de la violence de la bête blessée. Ce n’est pas son premier choix, mais c’est une option toujours possible si le sacrifice probable de Bouteflika ne suffisait pas à disperser un peuple en colère. L’actuel mouvement a une force. Il vient du fond du peuple, via les réseaux sociaux. Comme en 2011 en Égypte, mais plus massif encore, et étendu à toutes les villes. Il a une faiblesse : l’absence d’opposition démocratique qui puisse rapidement relayer la mobilisation. Le régime a anéanti toutes les oppositions véritables, ou absorbé des mouvements de gauche recrutés au nom du front commun contre l’islamisme. Tout est à reconstruire de ce côté-là pour renouer le fil de l’histoire. Car, n’oublions pas qu’en 1988 l’Algérie a inauguré (en octobre) les « printemps arabes », avant le coup de force de janvier 1992. Ce serait une belle leçon que ce pays achève le travail démocratique et fasse la démonstration que le monde arabe peut échapper à la froide alternative entre islamisme et dictature militaire. La Tunisie y est parvenue, mais sans régler, loin s’en faut, la question sociale. L’espoir nous vient aujourd’hui du grand voisin algérien.

N. B. : Nous ne saurions trop conseiller à qui veut comprendre les événements actuels de consulter le site www.algeria-watch.org Une mine d’informations et d’analyses.Comme tous les soulèvements populaires, le mouvement qui, en quelques jours, a gagné le pays, d’est en ouest et du nord au sud, est parti d’un prétexte. Ce qui a mis le peuple dans la rue, c’est l’absurde prétention du régime à entretenir pour cinq ans encore la fiction Bouteflika. Voilà le point de départ. Nul ne peut prédire jusqu’où la révolte ira.

Cet article est repris du site de Politis www.politis.fr . Politis est aussi un (excellent) hebdomadaire. Abonnez-vous .

Le 7 mars 2018