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Mascarade électorale en Algérie, par Jacques Fontaine

L’Algérie connaît depuis février dernier une mobilisation sans précédents de sa population pour refuser le « système », c’est-à-dire le pouvoir militaire (à peine masqué par le FLN-1) qu’elle connaît depuis son indépendance (sinon avant…).

Cette mobilisation massive tous les vendredis (le « Hirak ») qui a plusieurs fois dépassé le million de participants à Alger et les 10 millions dans l’ensemble du pays (notamment en mars et le 1er novembre) a obtenu des succès incontestables, notamment la démission de Bouteflika (2 avril) et le report de deux élections présidentielles (18 avril et 4 juillet), mais elle n’a pas réussi à obtenir la remise en cause du « système ».

Dirigé de fait par le vieux général Gaïd Salah (79 ans) qui est chef d’État-Major de l’armée depuis 2004, le « système », après avoir emprisonné quelques corrompus notables généralement liés au clan Bouteflika, mais quelques autres opposants aussi, impose, contre l’avis ultra-majoritaire de la population, l’élection présidentielle du 12 décembre : 5 candidats, tous issus du sérail (deux anciens premiers ministres de Bouteflika, deux anciens ministres et un ancien député du FLN) font des meetings dans des salles vides et pérorent sur « l’Unique » (la chaîne télévisée du pouvoir) ; ils sont l’objet de quolibets et de lazzis de la population (A Alger, un groupe de « hirakistes » va jusqu’à nettoyer une place publique à l’eau de Javel après un rassemblement de soutien à l’un des candidats !).

Dans ces conditions, l’élection présidentielle (ou plus exactement le scrutin, car pour qu’il y ait « élection », il faut une pluralité des options politiques, ce qui n’était pas le cas) pouvait-elle bien se passer ?

La « fête démocratique » que souhaitait le pouvoir n’a pas eu lieu ; le scrutin s’est déroulé sur un fonds de tension extrême. Des manifestations ont eu lieu dans de très nombreuses villes, y compris parfois dans des petites villes. Alger « est littéralement assiégée, avec un déploiement tous azimuts des forces de police » (M. Belfodil, El Watan-2, 14-12-2019).

Dès 10h du matin, « les premiers groupes de manifestants anti-vote sont molestés. Brutalisés. » (id.). Les slogans fusent : « Pas d’élections avec les gangs », « Quoi que vous fassiez, il n’y aura pas de vote », « Le vote c’est là, dans la rue », « Tebboune la cocaïne-3, nous n’arrêterons pas » … Les arrestations se multiplient. Dans l’Ouest, la répression est beaucoup plus violente : des dizaines de personnes sont arrêtées par la police en uniforme, mais aussi par des agents en civil, à Aïn-Témouchent et à Tlemcen et seront jugées en comparution immédiate début janvier. A Oran, environ 400 personnes sont arrêtées dans la journée, mais libérées dans la nuit. Des arrestations ont également eu lieu dans l’Est, à Annaba et Sétif notamment, mais en moins grand nombre (I. Nadir, El Watan, 15-12-2019). De violents affrontements ont eu lieu à Bouira (Kabylie) et dans une commune voisine, Haïzer, où il y a eu des blessés graves (A. Fedjkhi, El Watan, 14-12-2019). A Haïzer, la police aurait fait usage d’arme à feu et un manifestant aurait été éborgné. Il y a également eu des affrontements à Tizi Ouzou.

La participation a été faible, et discutée. Officiellement, pour l’ensemble du corps électoral (territoire national et émigration), elle a été de presque 40 % (9747804 votants sur 24 474 161 inscrits (39,83%), mais il faut noter l’importance des votes nuls et blancs (près de 13 % des inscrits), ce qui fait que moins de 35 % des électeurs algériens ont émis un vote valide.

Jamais la participation à une élection présidentielle en Algérie n’avait été aussi faible. Mais ce taux de participation est-il vraisemblable ? Au vu de quelques éléments, c’est hautement improbable. Il y a d’abord un différentiel très important entre le vote dans l’immigration et le vote en Algérie : moins de 8 % dans l’émigration (où la fraude était, sinon impossible, du moins très difficile) et plus de 40 % en Algérie.

Un tel différentiel ne s’était jamais vu et, comme le dit le sociologue Laouhari Addi, il n’y a pas d’explication à un tel différentiel… sinon une fraude importante en Algérie. La participation est souvent très variable d’une région à l’autre ; la Kabylie vote peu et il semble bien qu’à cette dernière présidentielle la wilaya de Béjaïa plus d’un million d’habitants) ait battu des records : il y aurait eu 1181 votants, soit un taux de participation de… 0,21 % ! Il faut dire que dans de nombreuses communes de la wilaya, les manifestants avaient empêché l’ouverture des bureaux de vote et avaient jeté urnes et bulletins dans la rue (K. Medjdoub, El Watan, 14-12-2019). A Bouira également, les bureaux de vote n’auraient pas pu ouvrir (A. Fedjkhi, El Watan, 14-12-2019). Il est également probable que le taux de participation ait été très faible dans la wilaya de Tizi-Ouzou.

Pour ce qui est des grandes villes, et en particulier Alger, où les taux de votes sont généralement relativement faibles, les données précises manquent, comment elles manquent aussi pour les autres régions du pays. Il est donc difficile de tirer des conclusions précises sur la participation.

Notons cependant que plusieurs partis algériens d’opposition évoquent des fraudes (« Les 9 millions d’électeurs et d’électrices qui auraient participé au vote […] sont une pure invention » [PST-4, 14-12-2019], « Le taux de participation […] ne saurait dépasser les 8 % » [RCD-5, cité par N. Amir, El Watan, 15-12-2019] …). Alors qu’en est-il réellement ? Le taux de participation réel est compris entre 8 % et 39 %, c’est une certitude, et sans doute beaucoup plus prêt de 8 % que de 39 %.

Ce scrutin a eu le résultat attendu : des 5 représentants du « système » qualifiés, c’est le plus proche du vieux général Gaïd Salah (et à peine plus jeune, 74 ans au lieu de 79), Abdelmadjid Tebboune, qui a été élu. Comme c’est surprenant ! Quel président sera-t-il ? Quelle marge de manœuvre lui laisseront les véritables chefs du « système » ? Il est bien sûr trop tôt pour le dire, mais l’on peut se permettre quelques réflexions. Tout d’abord, c’est le président le plus mal élu depuis l’indépendance de l’Algérie.

Certes, il bénéficie de la légalité officielle, celle que lui donne le vote du 12 décembre. Mais quelle est sa légitimité ? Vu les conditions du scrutin, elle est particulièrement faible, c’est une évidence !

Et pourtant, l’Algérie est dans une situation d’urgence absolue : le pays est en panne, en panne de projet, en panne économique (au lendemain de l’élection présidentielle, Volkswagen suspend son activité en Algérie, El Watan, 15-12-2019), en panne politique… Par ailleurs, ce qui est certain, c’est que le « système » ne pourra plus gouverner de la même manière que pendant les quatre mandats de Bouteflika : le peuple a repris la rue, il réoccupe l’espace public, il est redevenu un acteur politique. Le « système » ne peut pas l’ignorer et il devra en tenir compte. Tebboune ne s’est pas trompé en lançant un appel au dialogue : « Je m’adresse directement au hirak (…) pour lui tendre la main afin d’amorcer un dialogue sérieux au service de l’Algérie » (M. Makedhi, El Watan, 15-12-2019).

Sincérité ou démagogie ? Quelle méthode va-t-il suivre ? Est-il prêt à donner des gages au hirak, par exemple en amnistiant les prisonniers politiques ? Est-il prêt à mettre en place une transition constitutionnelle qui verrait, entre autres, une révision de la Constitution et une réforme de la justice avec une séparation des pouvoirs ? Rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer et l’on peut se poser la question, en raison de la tradition de duplicité et de manipulation des tenants du « système », de la sincérité de Tebboune : son appel au dialogue ne serait-il pas une ruse pour diviser le hirak.

L’ampleur des manifestations du vendredi 13 décembre est la réponse que le hirak devait donner à ce qui n’est, en fait, qu’une mascarade électorale.

Notes :

1. FLN : Front de libération nationale. Créé en octobre 1954, il a porté la guerre de libération algérienne contre le colonialisme français qui a abouti à l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962. Parti unique jusqu’en 1988, il a dû accepter l’instauration du multipartisme. Il est aujourd’hui totalement discrédité.

2. El Watan est le principal quotidien algérien de langue française.

3. Tebboune la cocaïne : l’expression fait allusion au fils d’A. Tebboune, arrêté en 2018 suite à la saisie dans le port d’Oran de 701 kg de cocaïne.

4. PST : Parti socialiste de travailleurs, qui peut être classé dans la gauche radicale

5. RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie, centriste et laïc

NB : Ce texte doit paraître dans le n° 79 de l’Alternative Rouge et Verte, bulletin trimestriel d’Ensemble ! Bourgogne Franche-Comté.