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Turquie, dictature moins le quart, par Emre Ongün

En 1940, Charles Maurras, principal théoricien et dirigeant de l’extrême-droite française de l’entre-deux-guerres, avait qualifié de « divine surprise » l’arrivée de Pétain au pouvoir à la faveur de la débâcle française face à l’offensive allemande de « divine surprise ». En 2016, R.T.Erdoğan a dit du coup d’état manqué du 15 juillet qu’il s’agissait d’une « grâce de Dieu ».

Outre un nationalisme s’appuyant sur les institutions religieuses, les deux dirigeants politiques partageaient la volonté d’employer à fond les possibilités offertes par des événements qu’ils n’avaient pas initié.

Dans le cas turc, le 15 juillet a permis à Erdoğan d’installer l’état d’urgence et de réprimer à tout va afin de mener sa politique putschiste. Il peut sembler paradoxal de qualifier de « putschiste » la politique d’un parti au pouvoir. Ce qu’il faut comprendre est que le putsch ne vise pas à changer le personnel au pouvoir mais est réalisé par ce personnel pour détruire les droits démocratiques.

Le processus n’est pas nouveau et ce pays n’a même jamais vraiment une démocratie parlementaire-bourgeoise mais il s’est accéléré depuis les élections de juin 2015 et est arrivé à un tournant cet octobre 2016.

Cette semaine, des coups cruciaux sont portés par le régime. Les co-maires d’Amed/Diyarbakir (principale ville du Kurdistan sur le territoire de l’Etat turc), Gültan Kışanak, ont été mis en détention. Raccourci symbolique de l’histoire, Kışanak avait été emprisonnée après le coup d’état militaire conservateur-nationaliste de 1980 dans l’enfer de la prison de Diyarbakır ou elle avait été torturée et obligée de dormir plusieurs mois dans la niche du directeur de l’établissement…

Dans cette ville quadrillée par les forces de l’état turc et épuisée par la répression et les affrontements, ou internet a été coupé (à l’instar de 11 autres départements kurdes), les dirigeants du HDP essaient d’organiser la mobilisation (sur la photo la députée du HDP, Feleknas Uca, kurde-yezidie-allemande ex membre de Die Linke en Allemagne protégeant une de ses électrices d’un policier turc). Il en est de même dans le reste du pays.

De plus, les décrets publiés ce week-end ont exclus de la fonction publique 10.152 personnes de plus ! Parmi ceux-là, de nombreux syndicalistes de gauche de la confédération KESK et de son syndicat de l’éducation Eğitim-Sen ainsi que des universitaires pour la paix…

Outre cela de nouvelles agences de presse, revues et journaux ont été interdits et le rédacteur en chef ainsi que 13 autres membres de l’équipe dirigeante du quotidien d’opposition turc Cumhuriyet ont été arrêtés.

Ces décisions sont de grande portée. Il s’agit pour Erdoğan de parachever son coup d’état. Les prochaines étapes visées sont claires :

– Condamnation des députés du HDP, à commencer par les co-présidents Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, faisant l’objet de nouvelles poursuites à chacun de leur discours et qui se sont vus signifier des interdictions de quitter le territoire.

– Convocation de nouvelles élections législatives avec une mise hors la loi ou du moins paralysation du HDP combiné avec terreur d’état et propagande calomnieuse de masse. L’AKP siphonnant les voix des ultra-nationalistes du MHP, ne fera plus face qu’à l’opposition inoffensive du CHP (« centre-gauche ») et obtiendra une majorité suffisante pour changer la constitution. On peut également anticiper que la fascination pour les statistiques électorales hors de tout contexte prendra le dessus dans la presse et participera à la légitimation du pouvoir d’Erdoğan.

– Adoption d’une nouvelle constitution « présidentialiste » accordant de très larges pouvoir à Erdoğan, établissement d’un régime proprement dictatorial. Celui-ci, confronté à des contradictions multiples -économiques-sociales, de résistance anticolonialiste kurde, diplomatiques – sera ouvert à une transformation définitive en un régime de type fasciste avec interdiction des dernières organisations indépendantes, la destruction d’une manière ou d’une autre du CHP (aussi nulle que ce parti soit).

En fin de compte, à une étape ou l’autre de cette évolution, le régime turc sera en crise par la combinaison du poids des contradictions auxquelles il fait et son hypertrophie autoritaire…

Mais le dommage sera fait aux peuples de Turquie et, avant tout, au peuple kurde. Et chacune des blessures infligées à la paix en Turquie sera un obstacle dressé face à une stratégie révolutionnaire dans cette région du monde.

Outre le combat mené par les forces démocratiques et révolutionnaires en Turquie, le soutien international joue un rôle important. Notons que ces initiatives d’Erdoğan ont été prises au lendemain de la visite de JM Ayrault, ministre français des affaires étrangères. Ce qui illustre l’absence de portée des timides critiques portées par un gouvernement n’ayant plus aucun crédit dans et hors de France.

La priorité se trouve plutôt dans la mobilisation. L’existence du CNSK, de multiples initiatives locales, la réussite du meeting « La démocratie en péril en Turquie » le 19 octobre à Paris avec un socle très large d’organisations (associations françaises et de l’immigration, syndicats et partis présentation, enregistrement audio des interventions et intervention de Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble) sont des points d’appuis.

Mais une meilleure coordination avec les organisations de l’émigration et plus de mobilisation sont nécessaires comme on peut le constater après les manifestations de ce week-end.

Cela nécessiterait un travail difficile et patient… et pourtant le temps presse, il s’agit d’avancer coûte que coûte. En Turquie, cela fait bien longtemps qu’on ne saurait parler de démocratie mais aujourd’hui il est dictature moins le quart.

Le 31 octobre 2016