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Urgences dans le silence, par Elsa Faucillon

C’est à bas bruit que l’Assemblée Nationale, réduite à une activité quasi minimale, a voté le texte sur état d’urgence sanitaire. Les médias font peu écho des contenus du texte mais aussi du débat politique qu’ils devraient produire. Le texte fourre-tout comprend autant le report du deuxième tour des élections municipales que des mesures économiques et sanitaires. L’urgence est rarement l’alliée d’un débat apaisé, rationnel. Si la nécessité de prendre des décisions extrêmement rapides s’entend dans la période incroyable que nous traversons, la dérogation démocratique inscrite par ce texte est plus forte, plus longue encore que sous l’état d’urgence post attentat. Les régimes d’exception s’évanouissent rarement sans se banaliser dans notre droit. Ce danger bien réel s’est confirmé dans le débat. Entre les conditions équivoques proposées pour la proclamation de cet état d’urgence et l’absence de durée limitée de nombre de ces dispositions, il était impossible pour les groupes communistes et insoumis de le voter.

Le gouvernement attendait un chèque blanc, enveloppé d’unité nationale, pour faire payer la crise actuelle à celles et ceux qui la subissent déjà plus durement, à celles et ceux qui aujourd’hui sont en première ligne chaque jour. Une crise sanitaire d’une telle ampleur devrait a minima nous permettre de faire le bilan de la destruction organisée de notre système solidaire de santé, des dizaines de milliers d’emplois supprimés, des près de 70 000 lits fermés en quinze ans, du management plutôt qu’une organisation du soin humain. Aujourd’hui rien n’est interrogé dans le logiciel. La crise économique qui pointe appelait également des mesures fortes. Les temps sont graves, mais pas assez pour rétablir l’ISF par exemple. Pire, dans ce texte, des ordonnances permettront à certaines entreprises de revenir sur la durée légale du travail, sur l’acquisition et les prises de congés payés, de RTT, sur la généralisation du travail du dimanche et sur les réunions des instances représentatives du personnel. Et ces mesures ne sont pas circonscrites dans le temps ! Très concrètement, les employeurs pourront donc – et ce même après la crise – contraindre les employés à poser leur RTT, congés payés ainsi que leurs jours de repos affectés sur le compte-épargne temps. Ce sont donc les mêmes, crises après crises qui paieront les conséquences malgré les effets d’annonce du Président de la République, transformé l’espace d’un instant en figure de l’interventionnisme.

L’heure est donc à la solidarité. D’abord pour apporter notre soutien à tous les personnels soignants qui bataillent sans relâche quitte à en subir les morbides conséquences. Ensuite, pour suppléer à la gestion-liquidation incompétente de nos biens communs, de notre santé à toutes et tous. Cette période confirme la folie dans laquelle nous conduit le capitalisme, elle renforce la nécessité vitale de le dépasser. Nul doute que des questions seront à traiter sous un jour nouveau mais il y a des l’intangible : ce sont les ambitions solidaires qui permettront de produire, une alternative à leur ordre du tout marchand, de leur productivisme incapacitant et anti-écologique.

Elsa Faucillon